
Vignes et cultures intercalaires, paradis des amateurs de vins biologiques
par Tanya Brouwers
La vinification a bien changé depuis ce jour décisif (il
y a près de 8000 ans) où le premier leveur de coude a éprouvé
les bienfaits euphorisants des raisins fermentés. À l’époque,
il s’est agi d’une fermentation accidentelle survenue sans
doute dans un pot d’argile oublié. De nos jours, ce sont
rangées après rangées de vignes fertilisées
au goutte-à-goutte, des bandes parfaites d’herbe verte et
d’immenses fûts d’acier. Mais malgré les siècles
écoulés, l’objectif n’as pas changé –
nous voulons tous goûter à ce jus, blanc ou rouge, synonyme
de bien-être.
Cependant, avec l’essor du mouvement en faveur du « tout-bio
», de nombreux fournisseurs de vins fins cherchent à produire
une boisson qui ne soit pas seulement réconfortante pour l’esprit
mais qui soit aussi bienfaisante pour le sol et l’environnement
en général. Le nombre croissant de vins certifiés
biologiques disponibles dans le commerce montre bien que les négociants
en vins sont plus que disposés à répondre à
la demande des consommateurs.
Faut-il rappeler que la vinification biologique se rapproche davantage
de l’antique pot d’argile que des rangées propres des
vignes industrielles. Aucun insecticide n’est permis dans la guerre
contre les cicadelles, et aucun engrais chimique ne peut circuler dans
les réseaux de micro-irrigation. Les producteurs de raisins bio
doivent se tourner vers des méthodes plus traditionnelles pour
régler des sempiternels problèmes comme les ravageurs, les
besoins nutritifs des plants de vigne et, disons-le carrément,…
des revenus instables.
Dans les vignobles biologiques comme dans les vignobles classiques d’antan,
la culture intercalaire s’est avérée le choix logique
pour relever les défis posés par Mère Nature. Et
cela apparaît comme un choix évident, si l’on observe
ces rangs de 1,50 à 3 mètres de large s’étendant
à perte de vue. Trois fois l’infini, ça nous fait
combien de mètres carrés? Peu importe le résultat,
ça fait beaucoup de surface de sol que les vignerons biologiques
cultivent avec enthousiasme.
Le raisin, comme tout autre végétal, exige certaines quantités
d’azote, de phosphore, de potassium et d’autres oligo-éléments.
Le vigneron bio peut répondre à tous ces besoins tout en
ajoutant une matière organique de grande valeur par le biais de
cultures de couverture plantées entre les rangs au printemps ou
à l’automne, qui sont ensuite légèrement travaillées
à la herse à disques ou retournées au printemps suivant.
Le choix de ces cultures est varié et dépend de l’emplacement.
Dans l’aride vallée de l’Okanagan, les producteurs
ont fait des expériences avec la vesce velue et le trèfle
jaune (lupuline). En Ontario, on fait appel au radis à graines
oléagineuses, à l’ivraie et à la luzerne. En
Californie, ce sont les féveroles à petits grains, les pois
cultivés (pisum sativum) et l’orge que l’on rencontre
le plus souvent. La liste est longue et efficace.
Dans toute exploitation agricole, on doit s’occuper des insectes
nuisibles de façon appropriée, et les vignobles ne font
pas exception à la règle. Pour le vigneron biologique, cependant,
les costumes d’astronautes et les lances des pulvérisateurs
sont aussi détestables que les créatures en question. La
culture intercalaire est une solution plus biologique et plus douce pour
régler les problèmes engendrés par les ennemis de
la vigne. Dans les climats côtiers, des mûres sauvages cultivées
sur le pourtour du vignoble se sont avérées un moyen de
défense efficace contre les cicadelles. Les mûres attirent
la guêpe parasite qui n’hésite pas à mettre
aussi les cicadelles au menu. Dans certains vignobles californiens, on
plante ainsi des rangs entiers de refuges à insectes mixtes, notamment
la carotte sauvage et l’alysson à calices persistants. Ces
deux plantes attirent les minuscules punaises anthocorides qui viennent
semer la pagaille dans la vie de la redoutable cochenille de la vigne.
Tout cela rappelle les champs de bataille, admettons-le, mais les retombées
de cette guerre à outrance sont des sols sains et des écosystèmes
équilibrés.
Par ailleurs, les cultures intercalaires jouent un rôle important
sur un plan des plus préoccupants pour l’agriculteur –
les finances. En plus de la vigne, des rangées de cultures intercalaires
peuvent fournir des sources de revenus d’appoint en cas de fluctuation
des cours du raisin, de maladies ou pendant la période où
les ceps encore jeunes ne produisent pas ou peu. Les choix sont variés
et limités seulement par la créativité du producteur
ou la zone géographique. On rencontre aussi bien des cultures de
salades ou de fines herbes vivaces à fort rapport économique
que des plantes fourragères destinées à l’alimentation
du bétail. En Ontario, quelques vignobles tentent la culture de
fraises, et dans la vallée de l’Okanagan, il est question
de hausser la hauteur de fructification de la vigne à 1,50 m en
vue de cultiver du ginseng à l’ombre des ceps! Diversité
et viabilité financière, que peut-on demander de mieux en
agriculture biologique?
Le fait que l’on soit coupé de nos sources d’aliments
est un des sujets de l’heure. Le vin ne fait pas exception. «
Ça vient d’une bouteille, non? » Faux. La vigne est
une culture comme les autres… fondamentalement, elle a besoin d’eau
et d’éléments nutritifs. Le producteur de raisin biologique
va plus loin en prenant soin du sol, des insectes et de l’ensemble
de l’écosystème du vignoble. Les cultures intercalaires
jouent un rôle essentiel et inestimable dans ces méthodes
biologiques de culture de la vigne. Alors, portons un toast aux géniales
cultures intercalaires. À votre santé! (Une fraise avec
ça?)
Tanya Brouwers est consultante auprès du Centre d’agriculture
biologique du Canada. Elle se fera un plaisir de répondre à
vos commentaires ou à vos questions au 902-893-7256 ou à
oacc@nsac.ca
English
Affiché en décembre
2007
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